30 oct. 2012

Écrire & Fumer (18)

J’ai parlé tout à l’heure des « rares femmes » à bord du Tsibalt, elles étaient au nombre de deux. Il y avait Bénédicte de Gorges dite « Biceps ». Elle était biologiste. Biceps partageait une cabine avec cette climatologue qui avait soutenu que la limitation des gaz à effet de serre ne servait à rien, Linda Zenakis. Sa mission avait quelque chose à voir avec le vortex polaire. Biceps, pour sa part, était spécialiste de la Balaenoptera musculus intermedia, autrement dit, c’était une spécialiste de la baleine bleue de l’Antarctique. Le dernier membre de l’expédition à bord du Tsibalt était Simon Robert, un géologue que Tommaso, bien que son cadet, ne cessait de qualifier de puceau.
Partageant la cabine de Robert et de Holle, le cerveau de Phil ne pouvait pas contredire Tommaso sur ce dernier point. Le mécano et le géologue avaient la même passion pour les magazines de cul. Ils ne parlaient que de surprendre Biceps et Linda Zenakis à poil dans les douches. Ce qui pouvait s’entendre pour Biceps, mais qui devenait tout à fait extravagant s’agissant du corps hommasse de la climatologue. C’est cet aspect, sans doute, qui avait laissé entendre à Tommaso que le géologue était puceau (quant au mécano, le planctologiste ne se serait pas risqué à le traiter de quoique ce soit).
Au total, dix-sept individus coexistaient à bord du Tsibalt. En temps normal, le navire pouvait embarquer 48 personnes, mais cette expédition n’avait rien de normal.
Le repas fut donc servi à 19 heures. Ils étaient comme d’habitude onze convives, le capitaine étant dans sa cabine, le bosco Hallgrims et le matelot Fribourg sur la passerelle, et le matelot Le Marchand au service à table. L’osso bucco fit l’unanimité moins une voix. Après une salade de fruits en conserve et quelques cigarettes russes saturées d’humidité, le second Erik Hansen réclama l’attention de ses commensaux.

29 oct. 2012

Écrire & Fumer (17)

Une fois, Teufel s’était opposé aux directives de Hansen, arguant qu’il ne recevrait d’ordre que du Pacha en personne (Teufel était un ancien de la Marine Nationale). Le docteur Wodel avait emboîté le pas au chef mécanicien et avait prétendu qu’il était de son devoir de médecin du bord d’examiner Cosme pour apprécier si son état physique et mental était compatible avec le commandement d’un brise-glace lancé sur les eaux glaciales de l’Antarctique.
Le second capitaine Erik Hansen, qui n’était pas un mauvais bougre, n’essaya pas de les convaincre de sa loyauté. Il fit ce que ni Wodel ni Teufel n’avaient véritablement anticipé. Il les invita à se rendre dans la cabine du capitaine Cosme.
En ressortant de la cabine, Teufel et Wodel étaient livides. Livides, et les vêtements imprégnés de la même odeur de tabac froid que le second.
Le capitaine Cosme était en pleine capacité à commander le navire, assurèrent-ils. La vigueur de son esprit allait au-delà de celle qui aurait été la marque d’une intelligence supérieure.
Le capitaine Cosme était l’incarnation de l’Esprit. Son aspect physique dégageait un sentiment de force et de sécurité plus qu’aucun autre homme du bord. Wodel n’avait pas eu à sortir les ridicules oripeaux de sa profession pour juger que la santé de cet homme était à toute épreuve et que sa complexion était celle d’un immortel (bien que l’homme eût une consommation immodérée de cigares : l’air de sa cabine était saturée de fumées bleues). Mais lui comme Teufel étaient sous le choc.
Ils ne surent dire si la violence de l’impression était due au tatouage qui couvrait l’entièreté du visage du capitaine Cosme ou si l’officier avait laissé sur leurs âmes l’empreinte brûlante de son autorité naturelle. Quoiqu’il en fût, ils ne remirent plus en question la loyauté d’Hansen et se félicitèrent de n’avoir pas à côtoyer un homme comme le commandant du Tsibalt. L’exotisme a ses limites.
Dave avait conclu l’affaire par un « ’ain » sans appel et on était passé à autre chose.